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>>La morale dans Molière<<

           On a accusé Molière d’être  immoral. Parmi les opinions les plus défavorables, il faut rappeler celles de Bossuet (Maximes sur la comédie), de Fénelon (Lettre à l’Académie) et de J. J. Rousseau (Lettre à d’Alembert).  Bossuet écrit : «  Il a fait voir à notre siècle le fruit qu’on peut espérer de la morale du théâtre, qui n’attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. » Fénelon et Jean- Jacques l’accusent tous deux , à peu près dans les mêmes termes, « d’avoir donné un tour agréable au vice et une austérité ridicule à la vertu ».

    1° Dans cette discussion, il faut tout d’abord «  poser la question », et se demander : Quel est le genre de morale qu’on peut exiger du théâtre ? S’il s’agit de comédies d’intrigue ou de farces, il suffit que le divertissement soit « honnête » et fasse rire sans offenser les mœurs .Sitôt au contraire qu’une comédie contient une peinture de la société et de la vie, il semble que l’auteur soit obligé de prendre parti pour la vertu contre le vice ? Mais réfléchissez à ceci : c’est que si l’auteur crée des caractères artificiels, tout d’une pièce , et  s’il le place dans une action factice où , de par sa volonté propre, il les conduit à la récompense ou au châtiment , les spectateurs intelligents sentiront bien que cette morale est contraire à celle de la vie . La comédie ne peut être morale que par la vérité des caractères. Choisir des situations qui ne soient pas immorales en elles-mêmes, mais placer les personnages, avec la faiblesse ou les vertus humaines, au milieu des tentations réelles de l’existence ; montrer que ceux qui cèdent au vice, à la passion , à l’orgueil , à la vanité sous toutes ses formes, en subissent toujours, tôt ou tard ,les funestes conséquences , et que ceux qui résistent aux mauvais penchants ont toujours , même peu fortunés , la satisfaction supérieure de leur conscience et l’estime forcée du monde : voilà à quoi peut se réduire la morale de la comédie. Évidemment , ce n’est pas la grande morale chrétienne ; mais si elle lui est très inférieure ,elle ne lui est pas opposé.

    2° Est-ce ainsi que fait Molière ? Presque toujours, oui . Les égoïstes et les vicieux, chez Molière sont punis par le mépris des honnêtes gens, et souvent par insuccès personnel : ainsi Sganarelle, Arnolphe, Tartuffe  .  D’autres , qui paraissent réussir au dénouement , sont châtiés par l’abandon des leurs, ou par les conséquences prévues de leur folie : ainsi Harpagon, M. Jourdain, Argan, Armande. – Mais on reproche à Molière de ridiculisé l’autorité des pères,des tuteurs et des maris ? A ce reproche on peut répondre : que Molière ne prend point parti pour Cléante, le fils impertinent contre Harpagon , ni pour Agnès contre Arnolphe, ni pour Angélique contre George Dandin. Mais il avertit tous ceux qui détiennent l’autorité que son mauvais usage peut avoir de funestes conséquences. Où donc serait la leçon pour Arnolphe, si le manége d’Agnes ne réussissait pas ? – Autre objection : Molière représente des scélérats ou des vicieux de grande envergure, et jette le ridicule sur les honnêtes gens : ainsi Tartuffe a de l’allure , et c’est Orgon qui est un pauvre homme ; le petit marquis de George Dandin est spirituel et avisé , et Dandin est un sot ;Célimène se tire d’affaire par des mensonges et des révérences , et Alceste est dupé, etc . Donc Molière a ridiculisé les honnêtes gens . C’est un fait. Mais, selon observation très judicieuse de M. Faguet, Molière a eu raison. Seuls, les honnêtes gens ridicules, c’est-à-dire qui se sont laissé, par faiblesse ou par vanité, abuser par les coquins, sont susceptibles de recevoir une leçon et d’en profiter. Le poète comique les avertit. Il avertit les Orgons, les vrais dévots, qu’il y a des Tartuffes, et les Philamines qu’il y a des Trissotins ; il prévient les Georges Dandin du danger de la mésalliance ; et, dussent-ils  souffrir d’abord de la leçon , il tente de prévenir les Alcestes contre les Célimènes (1).

     Enfin , on dit , non sans raison , que Molière soutient et défend la nature contre tous ceux qui prétendent la déformer ou l`enchaîner . Il serait, en ce sens, un disciple de Rabelais et de Montaigne. Sans doute; mais il faut s`entendre sur le mot nature, précisément à cause des rapprochements dangereux et  inexacts auxquels il peut donner lieu entre Molière et ses prédécesseurs. Cette nature, c`est la nature raisonnable et disciplinée ; Molière n`a jamais prêché en faveur des instincts ni de la liberté complète ; il est ; a-t- on dit , un « législateur des bienséances du monde » ; il considère toujours l`homme  en société solidaire de ses semblables, obligé de régler sa conduite et ses mœurs selon les devoirs de son état . Faut-il aller jusqu’à parler de sa philosophie ? Le mot est peut-être bien ambitieux: car les principes de cette philosophie, quand on les énonce, sont singulièrement identiques aux lois essentielles de la comédie, et paraissent avoir été  communs à tous ceux qui, écrivant pour faire rire le public , ont été d`indulgents censeurs ou de sceptiques interprètes de la vie. 

  Nous avons défendu, ou plutôt expliqué  de notre mieux la morale de Molière. Est ce à dire qu`aucune objection ne subsiste contre elle ? Évidemment, si. Molière veut plaire, et il ne plait pas toujours par d`excellents moyens; il flatte certains instincts; il mêle aux nobles et grands sujets des plaisanteries parfois  risquées. J`ai beau croire très  sincèrement à la pureté de ses intentions, je ne pense pas qu`il soit prudent de traiter sur scène la question de l`hypocrisie. Et j`ai beau me dire qu`il veut donner aux pères et aux maris de salutaires leçons, je crains tout de même qu`il n`ait ridiculisé, pour les sots, le mariage et la paternité: et il y a bien des sots dans une sale de théâtre. Mais, là encore, il faut lui accorder de larges circonstances atténuantes , quand on le compare à ses prédécesseurs  et à ses contemporains, pourquoi ne pas dire même à quelques-uns de ses successeurs.  Si bien que, pour un Français raisonnable , la morale de Molière est saine , à la condition de n’y chercher que ce qu’il y a mis.